Drawn and Quarterly Your Shopping Cart
Home About Artists Shop Events Press New Blog 211 Bernard Store Blog
Tuesday, 20 December 2016

Les lectures 2016 de Lucie

Comme mes collègues l'ont déjà à peu près tou·te·s souligné, il est difficile de limiter ses choix de l'année à dix livres... Surtout quand on est une nouvelle recrue et que l'on a passé les derniers mois à entasser avidement des ouvrages chez soi sans avoir pu en lire le tiers, tout en étant certaine qu'ils méritaient leur place ici.

Les ouvrages qui m'ont le plus marquée ces derniers temps ont deux points communs ; ils portent sur l'actualité et prennent le temps de se poser les bonnes questions, au lieu de choisir le confort de la simplification face à des situations complexes. J'en recommande trois en particulier :


Rolling Blackouts, Sarah Glidden (Drawn and Quarterly)
En 2010, Sarah Glidden a suivi deux journalistes du collectif The Seattle Globalist à travers le Moyen-Orient pendant deux mois, avec pour objectif de comprendre l'essence de leur travail. Qu'est-ce que le journalisme ? Où commence-t-il, où s'arrête-t-il ? À quoi sert-il ? Son questionnement est d'autant plus intéressant que le Globalist se cherche encore ; Sarah et Alex varient les méthodes et se retrouvent souvent dans des situations qui les poussent à redéfinir leur rôle, leur positionnement par rapport aux sujets traités. Difficile de poursuivre un entretien avec professionnalisme quand un ami d'enfance et ancien soldat américain s'obstine à ne donner que des réponses partielles au sujet de ses expériences sur le terrain, ou encore quand une réfugiée irakienne vous demande ce que vous y avez gagné au juste lorsque votre pays a envahi le sien. Pas évident non plus de trouver l'équilibre entre ce qu'il est nécessaire que le public sache et ce qu'il veut savoir : une fois un reportage terminé, il faut savoir lui donner une visibilité sans tomber dans le sensationnalisme...
C'est un délice de retrouver les très belles aquarelles de Glidden, et impressionnant de constater que sa voix a pris autant de complexité. On devine tout le chemin parcouru depuis How to understand Israel in 60 days or less !


Le centre du monde, Emmanuelle Walter (Lux)
De son côté, c'est le député cri Romeo Saganash qu'Emmanuelle Walter a accompagné dans toute la Baie-James québécoise, au cours d'un road-trip qui les a emmenés d'une communauté à l'autre. À la fois un portrait de Saganash, de la circonscription qu'il parcourt et de ses habitant·e·s, le récit de ce voyage est croisé avec des sources documentaires diverses, toutes plus passionnantes les unes que les autres. C'est une excellente introduction à des enjeux sociaux et environnementaux sur lesquels j'en savais bien trop peu et que je ne savais pas par où aborder. Bien sûr, c'est un livre qui m'a mise en colère à bien des égards, car il décrit l'exploitation abusive des ressources naturelles de cet immense territoire, aux dépens des communautés autochtones. Mais l'ouvrage n'est pas exempt de nuances, ni d'optimisme. On perçoit une volonté d'avancer de manière constructive et inédite, malgré les tensions toujours présentes et malgré la grande diversité des intérêts à défendre. Une lecture rapide, mais qui ne cache pas la multiplicité des enjeux de ce territoire et nous lance sur de nombreuses pistes pour aller plus loin.


Über das Meer (Suhrkamp) / Franchir la mer (Lux) / Crossing the Sea (& Other Stories), Wolfgang Bauer
Le troisième voyage de cette liste, le plus médiatisé, le plus rude : traverser la Méditerranée pour demander l'asile en Europe. C'est ce que tente le groupe de Syriens qu'accompagnent le journaliste allemand Wolfgang Bauer et le photographe tchèque Stanislav Krupař.
La mort qui plane sur les bateaux surchargés, on l'évoque si souvent qu'elle semble détachée du reste. Ce n'est pourtant qu'une fraction du voyage. Ici, on nous raconte la réflexion qui précède la décision de traverser la mer, l'inquiétude des proches qu'on laisse derrière soi, l'attente interminable dans des appartements vides et le coup de fil qui annule tout, les échecs qui s'enchaînent, amenuisant les ressources et les espoirs investis dans le périple, le renversement des repères, la corruption des gardes-côtes, les solutions de plus en plus insensées que proposent les passeurs et que l'on finit par accepter à défaut d'avoir le choix... Les réfugiés, et avec eux, Bauer, se retrouvent face à des lois qui ne tiennent pas compte des réalités humaines : loin de les dissuader de prendre des risques, elles les poussent à toujours plus s'exposer. On est bien loin des représentations qui reprochent à l'ensemble de ces personnes, comme à une masse uniforme, les tragédies que nous vivons, alors que ces tragédies ne représentent qu'un échantillon de ce qu'elles fuient.
À la lecture de cet ouvrage, on ne peut qu'être frappé par la violence avec laquelle les frontières retiennent des humains qui risquent leur vie pour les franchir, alors que le passeport d'un pays qu'il n'est nul besoin de fuir nous autorise, voire nous encourage, à oublier l'existence de ces mêmes frontières.


Côté fiction, je n'ai pas eu de vrai coup de cœur pour des romans récents, mais l'année 2016 a été généreuse en bandes dessinées de qualité !


Moomin and Family Life, Tove Jansson (Drawn and Quarterly)
Je ne saurai jamais dire suffisamment mon attachement pour cette famille de trolls constamment tiraillés entre leur sens moral et leur égoïsme, entre leur volonté de se fondre docilement dans la masse et leur besoin irrépressible de fantaisie... Comment ne pas s'identifier à eux, comment ne pas être tenté de se réfugier dans leur monde quand le nôtre va si mal ? J'aurais pu parler de n'importe quel livre des Moomins, mais celui-ci, en plus d'avoir l'excuse d'être le plus récent à être publié dans ce format, est l'un des tous premiers épisodes du comic strip et c'est celui qui nous introduit à Moominpappa et Moominmamma, alors qu'au hasard d'une promenade en barque, ils retrouvent Moomin, leur fils qu'ils croyaient perdu depuis des années. Je le trouve particulièrement représentatif de leur univers intemporel, plein de mélancolie et d'humour absurde.


Quoi de plus normal qu'infliger la vie ?, Oriane Lassus (la mauvaise tête / Arbitraire)
Enfin quelqu'un qui décrit son malaise vis-à-vis des pressions exercées sur les femmes pour qu'elle portent des enfants, sans s'autocensurer ni imposer ses opinions : qu'est-ce que ça fait du bien ! Le tout avec un sens du détail remarquable et un style visuel qui m'a beaucoup plu. Le parallèle omniprésent entre injonction à procréer et consumérisme est à la fois hilarant et désespérant par sa justesse.


Moi qui marche à tâtons dans ma jeunesse noire, Roxane Desjardins (Les Herbes Rouges)
Un récit à la première personne sur cet entre-deux émotionnel qu'est l'adolescence : la démarche aurait pu être banale, mais à aucun moment l'ouvrage ne sonne faux. C'est un récit, mais c'est aussi un long poème en construction, un journal intime, une bande dessinée sans images, une expérience tour à tour familière et déconcertante. On s'y réconcilie avec le grand vide jamais oublié de l'adolescence, peu importe depuis combien de temps on a eu quinze ans. La narratrice met en mots la difficulté à se trouver une place, affronte peu à peu sa peur de l'échec, lutte contre la tentation de la mort, contre des comparaisons qui lui donnent le vertige et manquent d'anéantir ses débuts littéraires. Et nous ouvre grand les portes vers d'autres univers poétiques québécois.


After Nothing Comes, Aidan Koch (Koyama Press)
Porté par un dessin au crayon à papier, inachevé et infusé de nostalgie, et par un très beau sens de la mise en page, ce n'est pas un livre qui se résume. C'est une mosaïque d'instants, de morceaux capturés, comme issus de souvenirs, vécus ou imaginés. Aidan Koch décrit admirablement les émotions liées à une image du passé ou du subconscient. L'ambiance d'un lieu à un moment précis. Le résonnement, longtemps après, de paroles qui n'ont été prononcées une seule fois. Les détails visuels qui repassent en boucle jusqu'à se vider de tout leur sens.


Hot Dog Taste Test, Lisa Hanawalt (Drawn and Quarterly)
Parce que ce livre contient, entre autres, des loutres irrésistibles, des toucans en bikini, des cabanes à menstruation, des poteries grotesques, des questions existentielles sur le petit-déjeuner et des buffets à volonté. Parce qu'il est garanti sans jus détox et sans régime. Parce que c'est Lisa Hanawalt. Franchement, je ne vois pas ce que je pourrais dire de plus ?


Commando culotte, Mirion Malle (Ankama)
Si elle montre que les représentations des genres dans les productions audiovisuelles se diversifient, s'améliorent sur certains points, Mirion Malle met également en valeur ces stéréotypes tenaces que les séries et les films les plus populaires perpétuent, parfois même sans qu'on s'en aperçoive. À l'aide d'une structure bien définie, alternant les concepts et les analyses d'exemples audiovisuels, son avatar joufflu (qui vaut le voyage à lui tout seul) établit un lien très habile entre les écrans et la « vraie vie ». A noter : on y explore les tropes féminins, mais aussi masculins et trans* (beaucoup plus rares en études médiatiques !). Un livre très pédagogique, idéal comme entrée en matière pour toute personne qui souhaite s’intéresser à la relation qu'ont les médias au genre – et nous aux médias.


Les sentiments du prince Charles, Liv Strömquist (rackham) (c'est une réédition, donc techniquement, la version dont je parle ici est sortie en 2016. Si ça ne suffit pas à vous convaincre de sa fraîcheur et du bien-fondé de sa présence ici, je vous renvoie au dernier ouvrage de Liv Strömquist, L'origine du monde, qui date vraiment de 2016 et fait d'ailleurs partie des meilleures lectures de Julie !)
Avec un humour et une érudition en matière de culture pop qui m'ont beaucoup rappelé Mirion Malle, Liv Strömquist analyse les relations amoureuses telles que nos sociétés les ont façonnées. Partant d'exemples qui vont du scandale de tabloïd à la biographie d'un scientifique renommé, elle nous montre, armée d'une logique désarmante, à quel point les modèles de relations hétéronormés et monogames qui prédominent dans nos sociétés peuvent être bancals, voire complètement malsains. Elle balance vérité difficile sur vérité difficile tout en restant terriblement drôle. Une révélation.

Pour plus de suggestions, je vous encourage fortement à faire le tour de nos tops 10 de 2016 :

Blog Archive

HOME BACK Your Shopping Cart
ABOUT D+Q
ARTISTS
SHOP
EVENTS
PRESS
NEW
Newsletter
SIGN UP FOR UPDATES






This page is powered by Blogger. Isn't yours?


copyright 2010 drawn & quarterly